La guerre informationnelle
Mesures actives, contrôle réflexif, information warfare, lutte informatique d’influence, sharp power : autant de termes qui reflètent le renouvellement de la pensée doctrinale et du langage stratégique autour de l’information comme arme au sein d’un espace, d’un champ ou d’une sphère « informationnelle ».
Cette « arsenalisation » (weaponization) voire cette militarisation de l’information n’est pas une dimension nouvelle de la conflictualité et de la stratégie comme l’illustrent pendant la guerre froide les focalisations sur la subversion communiste ou sur la guerre psychologique. Elle prend toutefois une ampleur globale, accélérée et particulièrement inquiétante au regard des débats publics, du rapport aux faits et de la permanence de consensus au sein des sociétés.
Au-delà de la propagande classique dont elle reprend les ressorts, la « guerre informationnelle » renvoie donc à un ensemble de stratégies de subversion. Fonctionnant à travers l’exploitation clandestine des structures du système sociotechnique ou sociopolitique visé, celles-ci entrent en jeu aussi bien pour façonner des configurations stratégiques (en phase de compétition), que pour augmenter la crédibilité de menaces (confrontation) ou pour tenter d’affaiblir la résolution d’un ennemi ou de ses soutiens (affrontement).
Ce phénomène s’insère dans un ensemble de paramètres qui en sont des conditions de possibilité et qu’il transforme en retour. Même si la « guerre informationnelle » ne se déroule pas uniquement en ligne mais s’appuie sur des supports plus traditionnels (presse et médias audiovisuels), elle est fortement conditionnée par le processus de numérisation, et plus particulièrement par le déploiement d’une architecture informationnelle interconnectée et interdépendante à l’échelle globale. Par ce moyen, les acteurs disposent d’une capacité à agir à grande échelle et à des vitesses de plus en plus importantes avec le tournant de l’IA générative. D’autre part, les stratégies informationnelles – plus particulièrement celles qui utilisent la désinformation – bénéficient de la configuration de l’écosystème médiatique tout autant qu’elles en renforcent certaines tendances. C’est le cas notamment pour la concentration du pouvoir médiatique aux mains que quelques grandes plateformes d’intermédiation du secteur numérique (les réseaux sociaux au premier chef) et de grands groupes industriels mais aussi pour la fragmentation de l’écosystème informationnel entre de multiples sphères de plus en plus étanches. L’instrumentalisation de l’information à des fins subversives par certains acteurs étatiques (Chine et Russie tout particulièrement) ou non-étatiques participe à l’affaiblissement du pouvoir médiatique traditionnel au profit d’un éclatement de l’opinion. En découle un relativisme croissant qui alimente en retour la remise en cause des discours classiques d’autorité (politiques et scientifiques). Enfin, la « guerre informationnelle » s’inscrit à l’articulation entre la fragmentation géopolitique croissante et l’élargissement des grammaires stratégiques sous le seuil du conflit armé. Cette extension du champ de manœuvre se déploie en effet selon un axe temporel, politique et juridique (à l’instar du modèle de cycle de la conflictualité) mais également en incluant de plus en plus de dimensions non-militaires ou de dimensions militaires indirectes. L’objectif est de minimiser les risques de représailles de la part de la cible en brouillant les seuils communément acceptés de l’agression et en créant de l’incertitude sur l’identité et les intentions de l’agresseur.
Cette interaction entre les stratégies des acteurs et les paramètres liées à la structure des relations internationales contemporaines ne doit cependant pas conduire à voir dans la « guerre informationnelle » la cause de toute réussite ou de tout échec.
À l’instar des réflexions de la guerre froide, il convient d’éviter cette pensée magique qui confondrait l’intention des compétiteurs, adversaires et ennemis avec les effets de leurs actions. Les stratégies informationnelles dépendent en effet d’une combinaison de multiples facteurs qui ne sont pas nécessairement contrôlables par l’instigateur ou qui lui préexistent. Par ailleurs, il s’agit de stratégies indirectes qui, à ce titre, dépendent surtout de la réaction de la cible. Enfin, la « guerre informationnelle » est bien souvent le résultat d’assemblages complexes entre des acteurs divers : décideurs politiques, bureaucraties militaires ou du renseignement, écosystème de sous-traitants privés, individus aux motivations diverses, etc. Outre qu’ils obéissent à des logiques et à des objectifs différents, ceux-ci planifient et conduisent leurs campagnes dans des environnements sociopolitiques particulièrement divers et complexes et s’appuient sur des infrastructures médiatiques qu’ils ne contrôlent pas.
Pour autant, la dimension informationnelle est aujourd’hui investie dans l’ensemble du spectre des conflits, armés ou non. Il est donc primordial d’éduquer et de former les citoyens, et en premier lieu les futurs officiers de l’armée de Terre, aux défis et aux enjeux qu’elle représente.
Cela passe certes par une action de sensibilisation aux menaces, notamment à travers l’élucidation du fonctionnement de l’écosystème médiatique contemporain (principalement numérique) ainsi qu’à travers la présentation de modèles permettant de caractériser les stratégies et les modes opératoires mis en œuvre. Plus largement, il importe d’armer les futurs chefs avec des grilles de lecture et des outils leur permettant d’appréhender la complexité des contextes, des acteurs et des modes opératoires.
Au sein de l’Académie militaire, c’est le sens des cours et formations dispensés en sociologie de l’information et de la communication (enjeux militaires du numérique, influence et désinformation, théorie des médias, etc.) en relations internationales (conflictualité numérique, stratégies et écosystèmes russes et chinois, etc.) ainsi qu’en informatique (empreinte numérique, détection de la désinformation).
La « guerre informationnelle » est également un axe majeur de la formation continue au sein du mastère spécialisé « cyberdéfense et champs immatériels ».
Enfin, elle est l’objet de l’Observatoire de l’influence et de la désinformation du CReC dont les objectifs de formation et de recherche sont structurés autour du développement de compétences militaires dans la lutte informationnelle.
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