Combattre sans réserve : la France libre et ses bascules d’intensité

Direction : CCF / Publié le : 08 septembre 2026

Comme en témoigne le nom du porte-avions nouvelle génération (PA-NG) tout récemment dévoilé, la France libre demeure un symbole du combat. Composée à ses débuts en juillet 1940 de 17 000 volontaires qui se regroupent en Grande-Bretagne à ses débuts et comptant à sa disparition, en juillet 1943, 50 000 soldats, marins, aviateurs, agents secrets qui servent sous la Croix de Lorraine, la France Libre place le combat au cœur de son identité. 

Au Gabon, le gouverneur Masson a proclamé sa fidélité à Vichy. La France Libre souhaitant l’utiliser - © Musée de l’Ordre de la Libération.

Comparé aux énormes machines de guerres alliées aux côtés des quelles la France Libre combat, les chaînes de commandement comme les effectifs de la France Libre ressemblent à des mécanismes d’horlogerie qui passent très vite du niveau politico-militaire, au niveau opératif et au niveau tactique. Ce flou est d’autant plus renforcé que les Français libres ne participent ni à la conception de la stratégie alliée ni à sa planification.

Tranchée du 2e bataillon de marche de l’Afrique équatoriale française dit BM2 à Bir Hakeim © Photographe inconnu / ECPAD / Fonds privés – collection Saint-Hillier (D11-1-51).

Tranchée du 2e bataillon de marche de l’Afrique équatoriale française dit BM2 à Bir Hakeim

1940-1941 : la prise de conscience des nombreuses vulnérabilités

Faire masse, se constituer des réserves pour les toutes récentes Forces Françaises Libres (FFL) constitue un enjeu majeur mais repose sur une ambiguïté fondamentale : le grossissement des effectifs à Croix de Lorraine provient des ralliements coloniaux. Il s’agit là d’une façon de mobiliser les hommes et les ressources d’un territoire de manière bien peu militaire : dans le cas des ralliements de l’été 1940 (Nouvelles Hébrides, Établissements Français du Pacifique, Nouvelle-Calédonie et Afrique Équatoriale Française à l’exception du Gabon), il s’agit de désobéissances collectives menées par des Européens – officiers et administrateurs civils – qui veulent continuer de maintenir les colonies qu’ils encadrent aux côtés de la Grande-Bretagne. Rappelons que ce type d’expansion dans l’Empire s’enraye avec l’échec de De Gaulle devant Dakar les 24 et 25 septembre 1940. S’ouvre alors ce que l’historien britannique Martin Thomas nomme la phase des « guerres civiles coloniales », c’est-à-dire les affrontements au Gabon (novembre 1940) et au Levant (juin-juillet 1941) entre les Français libres et les troupes restées fidèles à Vichy. Le fait d’être née de la volonté de continuer le combat contre les Allemands mais de devoir combattre des Français pour peser dans le conflit constitue une meurtrissure pour les chefs politiques et militaires gaullistes. Ce prix moral à l’expansion de la France libre est d’autant plus durement ressenti que les territoires coloniaux ralliés ne sont ni les plus industrialisés ni les mieux reliés aux différents théâtres d’opération alliés.

Acheminer ces troupes vers les théâtres d’opération est une autre gageure. Par ailleurs, les immenses distances entre les différents territoires ralliés au général de Gaulle empêchent toute concentration des forces. Les autorités à Croix de Lorraine se retrouvent donc dans la situation d’avoir promis un retour rapide au combat mais voient leurs troupes en grande partie l’arme au pied. Des formations sont mises en place mais le manque comme la fragilité du matériel pour l’entraînement et les manœuvres empêchent d’élaborer une véritable doctrine d’emploi au niveau tactique. Face à cet éloignement de la haute intensité, les Britanniques proposent en 1941 aux forces terrestres à Croix de Lorraine de renoncer au format traditionnel d’unités mais de profiter de la combativité de leurs petits effectifs de volontaires pour les transformer en forces spéciales, garantie pour eux de participer très vite au combat. Alors que de Gaulle pousse le capitaine Georges Bergé à créer la 1re Compagnie de l’Air sur ce modèle, il ordonne à Leclerc de repousser les offres de Ralph Bagnold à sortir l’essentiel des officiers et sous officiers européens du régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad pour les intégrer à un commando qui dupliquerait le Long Range Desert Group, unité britannique opérant derrière les lignes allemandes ou italiennes.

Des passants regardent une affiche dénonçant l’attaque de Madagascar par les Anglais en mai 1942 © Lapi

Des passants regardent une affiche dénonçant l’attaque de Madagascar par les Anglais en mai 1942

1942 : année de tous les combats, année de tous les dangers

Si notre mémoire collective continue à être imprégnée de la gloire de Bir Hakeim1 et du Fezzan, force est de constater que l’année 1942 voit la France libre (qui devient le 14 juillet 1942 la France combattante) devenir une organisation en état de survie. Faute de ralliement colonial cette année-là, c’est moins de 200 recrues qui rejoignent les forces à Croix de Lorraine. Le comportement des officiers au feu devient un motif d’inquiétude dans les combats terrestres de la guerre du désert : voulant incarner l’exemplarité et la combativité, ils chargent souvent à la tête de leurs hommes Ces difficultés assaillent la France libre au moment même où la haute intensité se rapproche des territoires qu’elle contrôle2. La Libye, voisine du Tchad gaulliste, devient le barycentre de la guerre du désert. La menace japonaise transforme la Nouvelle-Calédonie ralliée en 1940 en une véritable base pour les Américains dans la Guerre du Pacifique. Le rôle de Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel arraché à Vichy en dépit des préventions américaines, s’avère d’autant plus crucial que la bataille de l’Atlantique fait rage. Les secousses des victoires comme des défaites alliées atteignent le monde de la France libre, même quand ces affrontements se déroulent à des milliers de kilomètres des territoires gaullistes. 

Prenons l’exemple de la prise de Singapour le 15 février 1942 lors de laquelle les 130 000 soldats britanniques déposent les armes et sont faits prisonniers par leurs 30 000 assaillants japonais. Au-delà de l’humiliation morale que représente cette reddition pour le Royaume-Uni, le choc stratégique est majeur : ce succès ouvre aux forces terrestres japonaises la route de la Malaisie et l’Océan Indien à la flotte de l’Empire du Soleil Levant. Au début les gaullistes pensent profiter de ce revers britannique : face à cette menace existentielle qui plane sur l’Empire de Sa Gracieuse Majesté, les troupes néo-zélandaises et australiennes sont retirées de Libye pour être redéployées pour défendre leur pays d’origine, les Français libres du Levant sont alors appelés en Libye par le Middle East Command pour combattre l’Afrikakorps. Cependant, la chute de Singapour favorise simultanément les tensions entre Français

libres et Britanniques comme en témoigne l’opération amphibie Ironclad consistant en un débarquement d’unités de l’Empire britannique à Madagascar, territoire français soumis à Vichy mais sur lequel les gaullistes espéraient un ralliement. Les Britanniques refusent d’emblée de remettre Madagascar à une autorité gaulliste, prétextant que celle-ci ne disposerait pas des moyens nécessaires pour répondre à la menace nipponne. Enfin les opportunités ouvertes par la prise de Singapour peuvent se révéler immédiatement profitables mais très ambiguës sur le long terme. Les grandes plantations d’Asie du Sud-Est se trouvant sous la mainmise japonaise après Singapour, le coton devient une matière première en tension alors qu’elle est nécessaire à l’effort de guerre allié. N’ayant qu’une production industrielle minime, l’Afrique Française Libre se taille une place de choix parmi les producteurs de coton, quitte pour cela à avoir un recours massif au travail forcé provoquant épidémies et famines parmi les populations africaines. 

Au vu de toutes ces vulnérabilités, où la France libre trouve-t-elle sa résilience ? Dans son audace tout d’abord : le choix d’engager un tiers des forces terrestres sous uniforme à Croix de Lorraine dans les rocailles de Bir Hakeim constitue un incroyable défi car les FFL ne se seraient à coup sûr pas relevés d’une annihilation par les forces allemandes et italiennes. Sa résilience vient aussi de sa capacité à avoir une diplomatie militaire très active et ayant parfaitement compris comment l’organisation gaulliste pouvait peser sur les circulations en hommes, en matériels et en matières premières. Outre les grandes figures de Leclerc et de Koenig, de Monclar et de Brosset, il est intéressant de voir que les officiers « terriens » promis aux plus hauts postes après-guerre sont les membres de l’état-major particulier du général de Gaulle ou les subordonnés du général Catroux à Beyrouth, rompus aux négociations internationales les plus complexes avec Londres ou Washington. Sa résilience est enfin plus immatérielle mais tout aussi importante. L’historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac parlait de la « guerre psychologique à l’échelle de l’univers » menée par le général de Gaulle. Sans doute dirions-nous aujourd’hui que la guerre informationnelle menée par les Français Libres depuis les studios de la BBC demeure l’un de ses plus beaux faits d’arme permettant à la fois de maintenir la cohésion d’unités dispersées dans le monde, de tenir tête aux Alliés mais surtout de tenir bon dans la tourmente.

 

 

Géraud Létang - École de Guerre.

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